Ingérences, TikTok, X et présidentielle : ce que le DSA change vraiment (et ce qu’il ne prouve pas)
Storm-1516 / faux Blast, Glucksmann, Tondelier, Roumanie 2024, VLOP et Code de conduite sur la désinformation : décryptage plateformes + régulation — sans éditorial partisan ni conseil juridique.
À huit mois d’une présidentielle, le mot ingérence remonte en boucle : faux site « Blast », Storm-1516, TikTok, X, DSA, menaces d’interdiction. Le fil mélange trois choses distinctes — campagnes de désinformation attribuées, devoirs des très grandes plateformes, et propositions politiques — jusqu’à ce que « la plateforme » et « l’État étranger » deviennent la même menace.
Ce texte sépare les couches. Ce n’est pas un conseil juridique, ni un éditorial pour ou contre un candidat. Les attributions (GRU, Storm-1516, etc.) restent ce que disent services / parquet / presse à date : à lire comme hypothèses opérationnelles documentées, pas comme un jugement définitif.
« Ingérence » ici ≠ espionnage classique
Dans le débat public français de 2026, ingérence désigne surtout une tentative d’influencer un débat ou un scrutin depuis l’extérieur — par contenus faux, usurpation de médias, amplification coordonnée — plutôt qu’un agent qui photographie des plans secrets.
Ce n’est pas la même preuve, ni le même outil :
| Idée | Espionnage « classique » (schéma) | Ingérence informationnelle (schéma) |
|---|---|---|
| Objectif | voler / sabotager des secrets | salir, semer le doute, polariser |
| Trace | accès, exfiltration, malware… | sites clones, deepfakes, comptes, pubs |
| Preuve utile | forensique technique + renseignement | attribution et preuve d’impact |
| Acteur visible | souvent invisible | plateformes, algorithmes, viralité |
Une opération peut être sophistiquée et pourtant peu vue. Une rumeur locale peut faire plus de bruit sans lien étranger. D’où le piège du buzz : confondre « contenu toxique sur X/TikTok » et « État qui a basculé le scrutin ».
Août 2026 : le cas Glucksmann (et le halo autour)
Début août 2026, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann (Place publique), critique de Vladimir Poutine et possible candidat, a annoncé avoir été informé par le SGDSN qu’il était la cible d’une attaque du groupe Storm-1516, décrit dans la presse et par des sources sécuritaires comme un mode opératoire prorusse, rattaché, selon ces mêmes sources, au renseignement militaire russe (GRU). À nuancer : cette attribution est la lecture des autorités et de sources sécuritaires relayée par la presse — pas un verdict de tribunal.
Le mode opératoire décrit (France 24 / AFP, franceinfo) :
- faux média reprenant les codes du média Blast ;
- documents et voix générés / truqués (dont deepfake) ;
- récit accusant notamment sa compagne, la journaliste Léa Salamé, d’avoir tenté de « soudoyer » des médias pour une couverture favorable — récit démenti par les journalistes cités et qualifié de mensonge total par Glucksmann.
Le 5 août, sur RTL (relayé notamment par BFMTV), Glucksmann a demandé que les autorités n’aient pas « la main qui tremble » face à Elon Musk / X et au Parti communiste chinois / TikTok, et que les plateformes soient contraintes de respecter les règles européennes — sous peine de sanctions. Angle utile pour ce décryptage : il pointe le levier régulation, pas seulement Moscou.
Le 6 août, le parquet de Paris a ouvert une enquête (Ouest-France / AFP) pour vérifier notamment des faits liés à la fabrication d’images truquées dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère. Ouverture d’enquête ≠ culpabilité établie. La procédure tourne ; les faits médiatiques, eux, sont déjà dans le débat.
Attal, Philippe : même famille d’attaques, selon la presse
Plusieurs titres (Ouest-France, Le Figaro, etc.) indiquent que Édouard Philippe et Gabriel Attal ont aussi été visés, dans la même séquence estivale, par des opérations de déstabilisation attribuées à des réseaux prorusses (fausses informations médicales, etc.). Là encore, on relaie le cadrage presse / parquet, pas une cartographie judiciaire complète. L’intérêt du décryptage : le phénomène n’est pas « un seul candidat », c’est un mode qui teste plusieurs cibles.
Tondelier et l’idée d’interdire X pendant les élections
Dans un entretien à Libération (début août 2026), Marine Tondelier a défendu l’idée de menacer des plateformes comme X d’une interdiction pendant les élections en cas d’ingérences constatées en amont — et d’appliquer le cadre DSA. C’est une proposition politique, pas une mesure en vigueur, et pas un fait accompli.
À décoder sans caricature :
- le débat porte sur la dissuasion (une menace crédible) plutôt que sur la coupure sèche (un blocage réellement appliqué) ;
- en droit européen et français, une suspension large d’un service reste un outil d’exception, encadré (proportionnalité, procédures, souvent contrôle judiciaire) — les vérifications publiées par les médias (TF1 Info, entre autres) insistent sur la difficulté pratique ;
- confondre « sanctionner une VLOP sous le DSA » et « couper X un mois » mélange amende / injonction / obligations et blocage d’accès national.
Présenter la phrase Tondelier comme « X sera interdit » serait faux. La présenter comme « une candidate propose une menace d’interdiction conditionnelle » est exact.
Roumanie 2024 / TikTok / Georgescu : un précédent brandi comme avertissement
Le cas roumain de 2024 revient souvent : Călin Georgescu, candidat d’extrême droite jusque-là marginal dans les sondages, est arrivé en tête du premier tour de novembre 2024, dans un contexte où les autorités roumaines ont dénoncé une campagne de promotion illicite, notamment sur TikTok, avec des soupçons d’influence russe. La Cour constitutionnelle roumaine a ensuite annulé le scrutin, rejoué au printemps 2025. À manier avec beaucoup de prudence : chaque pays a son droit électoral, ses preuves et sa juridiction constitutionnelle, et le lien de causalité entre la campagne en ligne et le résultat reste discuté. Ce n’est pas un kit « ce qui va arriver en France ».
Ce que le précédent sert vraiment à dire :
- les plateformes peuvent devenir le théâtre d’une crise de légitimité électorale ;
- l’annulation d’un scrutin est une décision institutionnelle lourde, rare, et controversée ;
- « pas assez de sanctions visibles contre TikTok » (argument repris dans le débat FR) ≠ « la plateforme a causé le résultat à elle seule ».
Utile comme alerte de mécanisme, trompeur comme prophétie.
DSA : ce que les plateformes doivent faire
Le Digital Services Act (règlement UE sur les services numériques) est entièrement applicable depuis février 2024 (Vie publique). Il responsabilise les intermédiaires en ligne, avec des obligations plus lourdes pour les très grandes plateformes (VLOP) et très grands moteurs (VLOSE) — seuil typique : ≥ 45 millions d’utilisateurs mensuels dans l’UE. TikTok et X figurent parmi les services désignés.
Pour les VLOP, le cœur « risques systémiques » (dont manipulation / désinformation à grande échelle) implique notamment :
- évaluer et atténuer les risques systémiques ;
- audits, transparence, coopération avec les autorités ;
- pour les manquements les plus graves, des amendes pouvant aller jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel — il s’agit du plafond maximal prévu par le règlement, pas d’une amende automatique déclenchée par chaque contenu faux.
Depuis mi-2025 (effet au 1er juillet 2025), le code de conduite sur la désinformation (l’ancien Code of Practice on Disinformation, renforcé en 2022) a été intégré au cadre du DSA, après des avis de la Commission et du Comité européen des services numériques en février 2025. Pour les signataires parmi les très grandes plateformes et moteurs de recherche, le respect de ces engagements devient un référentiel pour apprécier la conformité sur le risque de désinformation — toujours dans une logique de co-régulation, pas de censure d’État ligne par ligne.
En France, l’Arcom est coordinateur pour les services numériques ; la Commission européenne garde la compétence exclusive sur certaines obligations renforcées des VLOP.
Ce que les États peuvent prouver — et ce que les plateformes doivent prévenir
Deux horloges différentes :
| Question | Plateformes (DSA / Code) | État / justice / renseignement |
|---|---|---|
| Devoir principal | prévenir / atténuer risques systémiques, retirer illégal, coopérer | enquêter, attribuer, poursuivre |
| Preuve utile | métriques, process, audits, délais de réaction | attribution, intention, impact |
| Succès | moins de propagation, plus de transparence | faits établis, sanctions pénales éventuelles |
| Échec fréquent | « on a une règle interne » sans effet mesurable | attribution sans preuve d’effet électoral |
Un parquet peut ouvrir une enquête sur des images truquées au service d’intérêts étrangers sans que la Commission ait encore tranché un dossier DSA sur la même affaire. Inversement, une plateforme peut être sous pression DSA pour un risque systémique même si aucune attribution « GRU » n’est encore publique.
Le buzz veut une seule phrase (« Musk / TikTok / Poutine »). Le mécanisme utile est plus sec : contenus × distribution × attribution × droit.
Mini-glossaire
- Ingérence (débat 2026) : influence extérieure sur le débat / le scrutin, souvent via l’info.
- Storm-1516 : mode opératoire de désinformation prorusse cité par les services et la presse ; attribution à manier avec prudence.
- VLOP (very large online platform) : très grande plateforme en ligne au sens du DSA (≥ ~45 M d’utilisateurs UE / mois).
- Risque systémique : risque à grande échelle (dont manipulation du débat public) que les très grandes plateformes doivent évaluer et atténuer.
- Code de conduite sur la désinformation (Code of Conduct on Disinformation) : engagements (ex-Code of Practice) intégrés au cadre DSA mi-2025 comme référentiel d’évaluation.
Ce qu’il faut retenir
L’été 2026 a remis trois fils sur la même table : des opérations de désinformation attribuées (Glucksmann / faux Blast / enquête du parquet ; cibles multiples selon la presse), des plateformes (X, TikTok) accusées d’être le canal et parfois le levier, et un cadre DSA qui oblige les très grandes plateformes à traiter la désinformation comme un risque systémique — avec des amendes pouvant atteindre, au maximum prévu par le règlement, 6 % du chiffre d’affaires mondial, et un code de conduite intégré depuis mi-2025. La proposition Tondelier d’interdire X pendant les élections reste une menace politique conditionnelle, pas le droit applicable. Le précédent roumain rappelle qu’une crise plateformes × scrutin peut devenir institutionnelle — sans fournir un scénario prêt-à-copier pour 2027. Décoder, c’est séparer ce qui est attribué, ce qui est prouvé, et ce que la régulation peut forcer.
Pour aller plus loin
- France 24 / AFP — opération visant Glucksmann : chronologie et attribution SGDSN / Storm-1516.
- franceinfo — « Tout y est faux » : détail du faux Blast et démentis.
- Ouest-France — enquête parquet de Paris (6 août) : ouverture d’enquête, cadre pénal évoqué.
- Vie publique — DSA : obligations et logique VLOP.
- Commission — Code of Practice → DSA : intégration févr. 2025 / effet juil. 2025.
- franceinfo — Tondelier / Musk : proposition d’interdiction conditionnelle et réaction.
Sources
- France 24 / AFP — Glucksmann visé par une opération russe de « déstabilisation »
- franceinfo — opération d’ingérence visant Glucksmann et Léa Salamé (faux Blast)
- Ouest-France — parquet de Paris ouvre une enquête (6 août 2026)
- Vie publique — DSA : le règlement sur les services numériques
- Commission européenne — intégration du Code of Practice on Disinformation dans le DSA (févr. 2025 ; effet 1er juil. 2025)
- franceinfo — passe d’armes Tondelier / Musk sur une éventuelle interdiction de X
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